La construction par les émigrants Hokkien

LES CHINOIS D'OUTREMER DANS PENANG A DOMINATION BRITANNIQUE

L’identité des Chinois Baba de Phuket puise ses racines à Penang. Les premiers immigrants chinois ont créé des liens avec la population féminine locale. Leurs enfants étaient des indigènes chinois, les mâles étant appelés Baba et les femmes Nyonya.

Phuket possédait une importante population chinoise au cours du 17e siècle engagé dans l’industrie minière et la métallurgie. Plus de dix ans après l’invasion birmane, Phuket ne comptait plus que 5000 habitants, principalement des Siamois. En 1824, le Siam fut poussé à signer un traité donnant aux Britanniques un accès complet au commerce du métal à Phuket. Les Chinois de Penang commencèrent alors à s’installer à Phuket pour y exploiter l’étain. La demande globale explosa dans les années 1840 à la suite de l’invention d’un revêtement vivifiant le métal, ce qui créa une ruée vers Phuket. Le traité Bowring signé en 1855 garantit des droits extraterritoriaux aux sujets britanniques et étendit de ce fait le marché vers le Siam.

Dans son célèbre ouvrage : « Famille et État : la formation d’une dynastie sino-thaïe de l’industrie de l’étain au sein d’une famille sino-thaïe », Jennifer Cushman décrit la manière dont la famille Khaw joua un rôle de capitaliste bureaucrate en tant que courtiers du roi, administrateurs du conseil maritime occidental du sud de la Thaïlande, tout en s’enrichissant et en construisant leur propre empire financier en installant leurs bureaux  à Penang.

Khaw Soo Cheang, le père de Khaw Sim Bee était un mineur d’étain et un fermier de Ranong, une ville à l’emplacement stratégique sur la frontière thaï-Birmane. Lui et ses fils devinrent les gouverneurs de Ranong et furent anoblis en prenant le nom de famille « Na Ranong ». La famille Khaw était le rouage essentiel de la modernisation de l’administration thaïe voulue par le Prince Damrong pour gouverner de nombreuses provinces du sud de la Thaïlande. Ils surent attirer des capitaux des « Straits Settlements » et ambitionnèrent de développer les villes, les systèmes administratifs et judiciaire en se fondant sur le modèle colonial britannique.

En 1890, Khaw Sim Bee fut nommé gouverneur de Trang. Sa transformation de Trang impressionna tant Bangkok qu’il fut fait Commissaire Royal de Monthon Phuket en 1900, incluant 7 provinces et porta le titre de « Phrya Rassadanupradis Mahasirapakdee », littéralement le « constructeur perpétuel ».

Sans aucune aide de Bangkok, il fut demandé à Khaw de développer Phuket en un port principal du littoral sud-ouest et d’en faire une ville moderne qui pourrait inspirer confiance aux investisseurs occidentaux et chinois. Ce qu’il fit en accordant une concession au « Tongkah Harbour Dredging », en échange de fonds pour améliorer les routes, d’un dragage des canaux et de la construction de nouveaux bureaux.

Khaw Sim Bee introduisit la culture du caoutchouc qui devint rapidement une source d’exportation importante vers les provinces du sud après 1907.

Khaw Sim Bee modela Phuket après Penang et développa la ville sur le modèle de cette dernière en construisant des boutiques et des trottoirs dans les rues, la première station de police moderne de Phuket, une banque, un hôpital, une cour de justice et une école. Il modernisa les forces de police et améliora le maintien de l’ordre dans cette cité frontalière et minière.

On observa au cours de la visite du Prince Héritier (futur roi Rama VI) en 1909 qu’il n’existait pas d’autre ville au Siam, hormis Bangkok, plus développée que Phuket. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les nombreuses nouvelles infrastructures dont s’était dotée Phuket : un théâtre chinois, une fabrique de glace, une brasserie, des rickshaws et des calèches et quatre voitures à moteur.

Les rues commerçantes étaient pleines de Chinois dans cette ville aux boutiques à deux étages entourées de villas cossues à la périphérie.

Khaw Sim Bee fut assassiné en 1913 et sa mort brutale scella sa gloire dans la mémoire de tous les Chinois de Phuket. Considéré comme le père du moderne Phuket, il a incarné la figure de « Phrya Rassada », statut quasi mythique d’un homme dont l’histoire fut transmise dès lors de génération en génération.

KHAW SIM BEE ET PHUKET MODERNE

Dans ce mouvement de réhabilitation de la ville ancienne, on a produit un nombre considérable de documents en langue thaïe faisant la promotion de l’architecture sino-portugaise et de l’héritage Baba.

Ces documents s’adressent en particulier aux Thaïs et aux Sino-Thaïs. Khaw Sim Bee y tient une place importante en tant que fondateur de la ville ancienne et il est généralement représenté par un portrait officiel de gentleman décoré par le roi. Les récits historiques du prince Damrong mettant en scène Khaw Sim Bee en tant que « grande personnalité » de la Thaïlande permettent aux lecteurs de faire le lien avec l’histoire thaïlandaise. Un guide thaï résume ce personnage comme « un administrateur exemplaire qui éleva Phuket vers la prospérité ».

Khaw Sim Bee est défendu comme étant un homme de la Renaissance et un modèle pour la population de Phuket à l’ère du tourisme et de la globalisation. Comme le dit Chaiyos Prindabrab, rédacteur du « Phuket

Bulletin » : « Khaw Sim Bee était un Chinois d’outremer, il a pourtant su rendre heureux le roi de Siam, les étrangers et son propre peuple. Il a réussi à apporter du pouvoir depuis Bangkok, à attirer le capital et la technologie des étrangers et à utiliser la capacité de travail des Chinois, en un mot le meilleur de la culture  thaïe, européenne et chinoise réunie pour fonder dans les meilleures conditions une ville comme Phuket ». Chaiyos chante ainsi les louanges de Khaw Sim Bee « car sans héros local, la cité ne peut s’éveiller ».

PHUKET, PENANG ET BANGKOK

1913, date de la mort de Khaw Sim Bee, fut une année au cours de laquelle les Chinois de Thaïlande durent officiellement prendre un nom thaï. Auparavant, de nombreux Babas nés sur place se déclaraient comme Chinois afin d’échapper à la conscription en tant que Siamois pour être intégrés dans la police locale.

Les mines d’étain de Phuket étaient aux mains des Chinois Hokkien. Les plus riches d’entre eux obtinrent le droit de contribuer à l’infrastructure locale sous forme de temples, d’écoles et autres. La plupart des aristocrates de Phuket de cette époque étaient des Chinois Hokkien qui se trouvaient porter tout le patronyme Tan. « L’aristocratie » de Phuket fut scellée après les réformes constitutionnelles de 1933.

Contrairement aux familles de marchands de Bangkok, ils ne se marièrent pas avec des Thaïs nobles et  adoptèrent à peine les raffinements de la culture thaïe. Ils construisirent plutôt de superbes villas aux alentours de Phuket et adoptèrent le style occidental, à l’image de leurs cousins de Penang. Leurs enfants étaient tournés vers la modernité. Pour citer Pranee Sakulpipatana, « si vous lisez des romans thaïs, le héros de l’histoire est soit un Thaï noble, soit un riche héritier d’un exploitant d’une mine d’étain au style flashy ». La source de la modernité de Phuket est à chercher à Penang. Phuket a été bien plus influencée par Penang que par Bangkok pour des raisons logiques de proximité géographique. Même le voyage vers Haadyai était déconseillé à cause de la mauvaise qualité de la piste et de la présence de bandits tout au long du chemin. Il y a encore 50 ans, les habitants de Phuket préféraient encore prendre un bateau à vapeur vers Penang pour ensuite se rendre en train à Bangkok, Penang était la porte d’entrée de Phuket vers le monde.

Les Chinois de Phuket ont continuellement renouvelé leurs relations culturelles avec Penang par le biais de mariages arrangés avec des familles de Penang et en envoyant leurs enfants dans des écoles comme l’institution St Xavier, « Convent Light Street » ou encore « Chung Ling » à Penang. Les hommes d’affaires de Phuket se rendaient fréquemment à Penang pour affaires tandis que leurs épouses dépensaient leur argent dans les magasins locaux comme le « Whiteaways ».

Phuket exporta de l’étain et du caoutchouc à Penang pour le réexporter tout en important du matériel, des pièces détachées et des marchandises diverses. Cette relation privilégiée dura jusqu’à ce que Penang perde son statut de port franc en 1969, ce qui eut pour conséquence de renforcer les connexions de Phuket avec Bangkok. La dernière manifestation de cette relation ancienne est l’empire commercial familial de Nganthawee, qui chevauche Penang et Phuket.

Au cours de la guerre et immédiatement après, les marchands thaïs Teochew prirent l’initiative d’étendre leur réseau commercial vers le sud. La tolérance exercée par l’état était souvent mesurée à sa politique concernant l’apprentissage de la langue chinoise. Hua Boon, une école chinoise fondée en 1911, fut le précurseur de l’école Hua Boon Thaïe, aujourd’hui la plus ancienne école chinoise de Thaïlande. On y enseignait le mandarin et le thaï en utilisant le mode vernaculaire Hokkien comme médium d’instruction. Elle fut forcée à la fermeture en 1942, mais réémergea au bout d’un mois sous le nom de Chong Hwa, amalgamant le nom de deux autres écoles chinoises locales, Seong Teik et Yok Eng.

Vers 1953, afin d’apaiser la peur du communisme, l’école fut forcée de changer son nom en « Thaï Hua School » pour démontrer son allégeance envers la Thaïlande.

L’immigration chinoise vers la Thaïlande cessa en 1949 et les besoins en forces de travail minier furent fournis par le peuple Isan venu des régions pauvres du nord-est de la Thaïlande. Une estimation a posteriori établit la population chinoise à Phuket avant l’arrivée des Isan à 70%, dont 10% nés en Chine. Dans les années cinquante, 2/5ème des mineurs étaient des locuteurs Hokkien, tandis que la part des Thaïlandais augmentait.