Indo construction Phuket

Regarde, me dit Liberto en me tendant une photocopie, c’est moi il y a 22 ans. »
Je découvre l’image en noir et blanc d’un homme apparemment jeune, souriant, au regard passionné et optimiste. Pourtant, sur cette photo, il a déjà 47 ans. Dur de m’imaginer que ses yeux ont pu conserver une telle candeur après avoir passé 14 ans dans le désert saoudien à construire palais et abris antiatomiques pour la famille royale.

Liberto Heras Gomez Construire une maison a Phuket

Liberto Heras Gomez, directeur chez Indo-Construction Phuket, Thaïlande

Cette photo illustrait un article du Gavroche, dans lequel Hélène Vissière interrogeait Liberto qui commençait à percer sur le marché de la construction dans le Sud-Est asiatique. Était-ce la Thaïlande qui lui avait rendu un regard si clair?

– « J’ai débarqué en Thaïlande au début des années ’82 pour y recruter des équipes d’ouvriers pour mes chantiers en Arabie Saoudite. Dans ce temps-là, les Thaïlandais constituaient la majorité de la main-d’œuvre des entreprises de construction dans le Golfe », m’explique-t-il.

« Pour moi, la rencontre avec la Thaïlande fut un vrai choc: j’étais à peine descendu de l’avion que je n’étais plus entouré que par des sourires. Les gens étaient d’une gentillesse extraordinaire et d’une patience incroyable face à un Farang comme moi qui ne comprenais pas leur langue. Bien entendu, à l’époque, presque personne en Thaïlande ne parlait anglais, et encore moins le français.

Mais à force de sourires, de gestes et de patience, on arrivait quand même à communiquer. La Thaïlande dans les années ‘82, c’était le paradis, tout l’inverse de ce que j’avais connu jusqu’alors ».
En 1984, Liberto saute le pas. Il se domicilie en Thaïlande d’où son épouse est originaire. Tout en continuant à travailler en Arabie Saoudite, il vient tous les deux mois passer une quinzaine de jours au Pays des Sourires pour se ressourcer.

Sept ans plus tard, il crée sa première entreprise en Thaïlande et s’installe à Bangkok:
Indo Construction & Engineering est née avec l’aide de quarante ouvriers thaïlandais de son équipe, que Liberto a ramenés d’Arabie Saoudite, et du soutien d’anciens expats des Émirats, installés à Bangkok. Il quittera d’ailleurs définitivement l’Arabie le 2 juin 1994, lassé par des années de guerre et la montée de l’intégrisme.Vingt-deux ans plus tard, Liberto Heras-Gomez est un Monsieur sur la place de Phuket. Il dirige trois societés, chacune avec sa spécialité, orientée sur le milieu de la construction. Pourtant, tout ceci ne lui a pas donné la grosse tête.

– « Je suis né dans une famille d’ouvriers. Mon père et mon frère étaient maçons, et j’ai suivi leurs traces. Quand j’étais gamin, je bossais 10 heures par jour et quand je suis devenu adulte, ce fut pire. Je connais la valeur du travail, le coût de l’effort.

Et je sais aussi reconnaître les gens qui savent travailler. Prends les manœuvres par exemple, les Thaïs qui étaient avec moi en Arabie et qui sont toujours avec moi ici: parfois tu as l’impression qu’ils ne foutent rien ou qu’ils travaillent trop lentement. Eh bien, je vais te dire: essaie donc de suivre leur rythme. Tu n’y arriveras pas. Après quelques heures, tu vas t’écrouler, mais eux, ils continuent en plein cagnard ou sous la pluie. Il ne faut quand même pas oublier que tous ces gratte-ciel de Bangkok, tous ces palais d’Arabie, ce sont les Thaïs qui les ont construits.

Et pas seulement les ingénieurs et les architectes dans leurs bureaux climatisés: il y a aussi tous les maçons thaïs, principalement des Issan. Bien sûr de nos jours on trouve également beaucoup de Birmans, de Lao et de Cambodgiens. Mais la main d’œuvre thaïe reste très importante et c’est grâce à elle que le Royaume continue d’avancer. »

Ses trois societés emploient aujourd’hui plusieurs centaines de personnes. Le noyau des quarante ouvriers du début s’est élargi pour englober les frères, les cousins, les épouses, les enfants…
D’autres compétences plus spécialisées sont venues grossir l’équipe: architectes, designers, ingénieurs, graphistes. Tous font partie d’une grande famille qui prospère dans le travail et la bonne humeur.

– “Ma première societé, I.C.E., créée en 1991, pour la construction en Thaïlande et à l’export, m’explique Liberto. Cela signifie qu’elle crée un dossier de A à Z suivant les desiderata de l’acheteur. Avec bureau d’étude qui intègre architecture, plans, spécifications des matériaux et cahier des charges. Le client peut ensuite emporter le dossier pour faire construire son projet par qui il veut, en Thaïlande ou ailleurs.

La deuxième, Indo Construction Phuket, fondée en 2005, s’occupe uniquement des chantiers.
Quant à ma petite dernière, 3LH, elle n’a que deux ans et se consacre au design et à l’ameublement. »
–  » Ceci permet donc à tes societés de suivre totalement un projet depuis son élaboration jusqu’à la remise des clefs », lui dis-je. « Cela veut-il dire que tu ne veux dépendre de personne?”

– « Je souhaite réduire autant que possible le nombre d’interférences et les risques de délais. Un chantier en retard risque de coûter cher quand on connaît le montant des indemnités journalières à verser lorsqu’un projet n’est pas terminé dans les temps impartis. Si cela devait m’arriver, je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même ».
– « Est-ce, à ta manière, une façon d’appliquer la philosophie d’autosuffisance prônée par feue Sa Majesté, le Roi Bhumibol Adulyadej? »

Le regard de Liberto se perd un peu dans le lointain, comme si ma question l’avait surpris. – « Le Roi Bhumibol était un grand roi, un roi bâtisseur. C’est lui qui a construit la Thaïlande telle qu’elle est aujourd’hui. Avant lui, il n’y avait pas tous ces barrages, ces retenues d’eau et ces réseaux de canaux qui irriguent tout le Royaume.

C’est aussi lui qui a déclaré que son pays devait arriver à produire sa propre nourriture pour devenir aussi indépendant que possible des marchés extérieurs… Et quand on voit comment ça se passe dans les pays voisins, on doit reconnaître qu’il a eu bien raison.”

Il me montre le ruban noir épinglé sur la manche gauche de sa chemise: « Tu vois, si j’ai accroché ce signe de deuil, c’est parce que je respecte énormément le Roi Bhumibol. Quelque part, c’est lui qui m’a permis de m’installer ici et d’y faire ma vie. Alors, oui, peut-être bien que ma manière de gérer mon entreprise est inspirée par sa philosophie ».

Je lui demande alors quels seraient ses choix si tout était à refaire, s’il se retrouvait 40 ans plus tôt.

– « Je ne changerais pas grand-chose, répond Liberto. J’essaierais certainement de m’installer en Thaïlande avant d’avoir 30 ans. C’est un de mes rares regrets, celui d’être arrivé assez tard.

Un autre regret, c’est de ne pas avoir eu l’occasion de voir grandir mes quatre premiers enfants. J’étais toujours sur la brèche, sept jours par semaine sur les chantiers de 6 heures du matin jusque tard le soir. Dans le bâtiment, on n’a pas de vie de famille.

Mon dernier fils, le cinquième, est le seul que j’ai la chance de pouvoir élever un peu moi-même. Maintenant, je commence ma journée vers 9 heures et je termine moins tard, ce qui me permet souvent de le conduire à l’école.

On parle beaucoup, je lui explique les choses de la vie; je lui apprends la valeur de l’argent pour qu’il ne s’imagine pas que tout lui tombe tout cuit dans la bouche. Il sait déjà maintenant que sans le travail, on n’est rien.

Notre maison est entourée des logements de nos ouvriers et des ateliers. Tous les jours, il peut voir les équipes qui bossent, qui montent des meubles, qui s’en vont sur les chantiers ou qui en reviennent. C’est le meilleur enseignement du monde.”

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