MAHSURI A LANGKAWI

MAHSURI A LANGKAWI

Ce deuxième récit historique à propos de Mahsuri, prend sa source à Langkawi, partie prenante de Kedah en Malaisie. Pour les gens de Phuket, Langkawi est « Koh Kawee ». Groupe d’îles aux falaises calcaires escarpées, Langkawi est peuplée de mythes préislamiques. Le plus célèbre d’entre eux étant l’histoire de Mahsuri.

Bien qu’impliquant des personnages historiques, certains aspects de cette légende abordent des contrées mystiques. La légende elle-même a été colportée oralement et n’a été recueillie par écrit qu’à l’époque moderne. En 1988, la « Kedah Historical Society » répertoria plus de 30 versions de la légende.
(Hari Sastera Kedah, 1989)

Mahsuri était une roturière qui épousa un noble nommé Wan Darus. Lorsque son époux fut appelé par le Sultan de Kedah, Mahsuri fut accusée d’adultère. Elle fut condamnée à mort en l’absence de son époux par le chef local. Après avoir été poignardée à la suite de plusieurs tentatives d’exécution infructueuses, des témoins virent du sang blanc jaillir de son corps. Ce sang immaculé fut interprété comme la preuve de son innocence. Avec son dernier souffle, elle maudit Langkawi pour les sept générations à venir. Ironie du sort, l’île maudite exploite aujourd’hui sa légende pour les touristes. Sa tombe même est devenue le point central d’un complexe touristique, le « Mahsuri complex ». Doté d’une signalisation et d’écriteaux en malais, il est aujourd’hui destiné principalement aux touristes de Malaisie conservateurs qui arrivent par bus entiers.
Construit autour du tombeau de Mahsuri, qui a été reconstruit de nombreuses fois, ce complexe dispose d’un musée, d’une salle de spectacles, d’un village de maisons traditionnelles, de boutiques de souvenirs et de restaurants. L’image de Mahsuri a été consacrée en peintures à la gloire des canons de beauté malais.

Cette glorification de la tombe de Mahsuri semble avoir encore échappé aux diatribes des modernistes islamiques, qui ont pourtant historiquement déclaré la guerre à ce culte du recueillement. Cette pratique est perçue par les musulmans orthodoxes comme une « vénération de tombeau », une tradition populaire qui a perduré depuis l’époque où l’islam était diffusé via le soufisme.

Peut-être les touristes malais qui visitent ce complexe, voient-ils cette légende comme une escapade romantique classique de l’imaginaire malais. Ce qui est certain, c’est que tous les éléments de cette légende, la signification mystique du « sang blanc », la quasi-invincibilité féminine, sa malédiction qui se double d’une prophétie inversée, la symbolique du chiffre « sept », un tombeau charismatique et les icônes d’une femme idéalisée ainsi que, comme nous le verrons plus loin, une idée inexprimée de l’incarnation ou de la « réincarnation », tout cet ensemble ne fait pas partie du discours orthodoxe de l’Islam. De telles croyances trouvent cependant plus d’écho dans le sud de la Thaïlande où se trouve la terre de Mahsuri.

La clé pour comprendre cette légende réside dans la signification magique du sang blanc, qui se retrouve également de manière similaire dans la « Légende du Semang blanc » (Winstedt and Wilkinson: 1974, 196-202), la légende de Putri Sa’dong à Kelantan, et la légende de Putri Lindungan Bulan à Kedah.

Lorrain M. Gessick, dans son essai intitulé : « Au pays de la Dame au sang immaculé : la Thaïlande du Sud et le sens de l’histoire », se penche sur le manuscrit de « Nang Lued Khao » qui contient l’histoire originelle de Patthalung. Perak et Kedah, qui ne furent sous autorité britannique que, respectivement, en 1875 et 1909, semblent être une extension de ce paysage mystique.
Le sang blanc a été utilisé dans le cas de Patthalung et de Perak pour indiquer la noblesse de l’héroïne, mais dans l’exemple de Putri Sa’dong, Putri Lindungan Bulan et de Mahsuri, le sang blanc prouve son innocence et sa supériorité morale sur ses accusateurs.

Maintenant que le lien avec le sud du pays est avéré, on peut faire une nouvelle lecture de la légende.
La tragédie de Mahsuri pourrait tout simplement être le résultat d’une incompréhension culturelle entre deux sociétés musulmanes sensiblement différentes. Il y a sept générations, l’islam était très peu répandu à Phuket, alors que les Arabes Hadhrami étaient déjà présents à Langkawi et à Kedah. Le comportement social de cette fille était très certainement désapprouvé par les familles orthodoxes de Langkawi.

Les musulmans siamois, qui parlent aujourd’hui le thaï, restent en marge de l’Asie du Sud-est musulmane, que les Malais aiment à appeler « le monde malais ».

L’appréhension de normes culturelles peut mener à des incompréhensions. Pour Mahsuri, le prix à payer
a été la condamnation à mort. Le peuple de Mahsuri est retourné dans le sud de la Thaïlande, où existent des mythes fondateurs et un génie culturel différents. C’est là qu’il continue à vivre en périphérie du monde musulman-malais.

LA FAMILLE YAYEE FAMILY A KAMALA

Du côté de Kamala, un clan important prétend descendre de Mahsuri et de Wan Darus. Le fils de Mahsuri, Wan Arkem (Achem) fut ramené à Kamala où il se maria et eut six enfants, deux garçons et quatre filles. Leurs descendants parlant thaï viennent de six sous-clans à Kamala, ils portent quatre noms de clan différents : Yayee, Doomlak, Samerpurn et Sangwan.

Kamala est le lieu de résidence de Sirintra Yayee, la première descendante des sept générations de Mahsuri
si l’on se fie aux découvertes de la « Kedah Historical Society » en 1988. (Hari Sastera Kedah, 1989)
En 2000, lorsque Sirintra eut 14 ans, elle fut rapidement emmenée en Malaisie avec son grand-père de 62 ans, Chern Yayee, afin de rencontrer le Premier Ministre Dr Mahathir Mohamed. Cette rencontre fit les gros titres des journaux thaï et malais, certains articles notant « la forte ressemblance » de la jeune fille avec les portraits de Mahsuri. (PG May 19, 2000)

Plus récemment, Sirintra a obtenu d’« Utusan Malaysia » une bourse scolaire à l’« International Islamic University » de Kuala Lumpur où elle suit une formation en communication. C’est avec une certaine perplexité que cette jeune fille de 19 ans m’a dit : « C’est super qu’ils (les Malais) me reconnaissent et m’acceptent, mais quelques fois je ne comprends pas pourquoi ils ne l’ont pas acceptée, elle (Mahsuri). »

Sirintra Yayee était la vedette au Festival Halal d’« Une présentation Lightandsound : l’histoire de la légendaire Princesse musulmane Mahsuri », spectacle phare du festival de Kamala. Cette « tragique légende vieille de 200 ans, pleine d’amour, de sacrifice, d’espoir et de malédictions mettant en scène la Princesse Mahsuri qui vécut au village de Kemala et épousa le Prince de Langkawi en Malaisie », fut présentée ainsi dans le programme bilingue : « La légende est réapparue récemment à Kamala où est née Sirintra Yayee, sa descendante de septième génération, pour vaincre la malédiction. Ce phénomène crée de profonds liens culturels entre les deux régions de Langkawi en Malaisie et Phuket en Thaïlande. » Tandis que Mahsuri symbolise principalement Langkawi, sa légende est loin d’être aussi importante à Phuket. Quoi qu’il en soit, elle a le potentiel pour devenir une légende identifiante pour l’ensemble de la communauté thaïe musulmane à Phuket, au moins dans les brochures touristiques. Et, dans la mesure où il manque un monument représentant cet héritage thaï musulman à Phuket, le projet de Musée Mahsuri, très certainement situé au sein du complexe FantaSea, a toutes les chances de devenir la principale attraction culturelle thaïe musulmane de l’île.
Cette légende est une valeur essentielle de cette communauté et pour l’industrie touristique de Phuket. Le romantisme de cette histoire d’une belle femme victime de la calomnie et de l’injustice attire la compassion du public, qu’il soit musulman, bouddhiste ou étranger. Elle offre un visage différent des Thaïs musulmans, battant en brèche le stéréotype du militant islamique véhiculé par les médias depuis le 11 septembre et associé aujourd’hui au conflit dans le sud de la Thaïlande.

NOURRITURE HALAL, CITE HILAL

Le Festival « Halal Food, Hilal Town » mentionné précédemment a été mis en avant par l’Autorité Touristique de Thaïlande de cette façon : « Afin de mieux faire comprendre la diversité culturelle et le riche héritage de l’île, l’Organisation de l’administration provinciale de Phuket présente Halal Food, Hilal Town, une vitrine culturelle de l’art et de la culture Thaïe musulmane, ses traditions, son folklore et son art de vivre. »

Se tenant à Kamala du 28 juillet au 1er août 2005, le festival s’est ouvert avec un lancer de 39 colombes symbolisant un appel à la paix dans le sud du pays. La principale activité du festival était un salon de la gastronomie offrant à déguster « une délicieuse nourriture halal préparée selon le rite musulman ».Le festival offrait aussi la rare opportunité d’assister à une revue complète de danses musulmanes et malaises comme Likay Ulu, une version thaïe de Dhikir Barat présentée par le « Kempulan Bungayaran » de Pattani, « Silat Gayong » de Krabi et « Wayang Kulit » de Nakhon Sithammarat. On assista à une danse « Ronggeng » qui fut exécutée par un groupe de femmes expérimentées de Orang Laut venant de Koh Sirey, et à un « Lekia » (en malais) ou « khun ple » (en thaï), une supplique accompagnée de percussions pour des nouveau-nés et jouée par un groupe d’hommes âgés venant de Bang Tao, qui se trouve être le dernier groupe de Lekia de Phuket.

« La culture islamique n’est pas uniquement arabe, nous possédons notre propre culture traditionnelle thaïe musulmane », déclara Khun Charoen Thinkohkeow, conseiller musulman du gouvernement provincial qui était principalement responsable de la sélection des groupes du festival. Khun Charoen est aussi le responsable de la radio « FM 94 » et conseiller de la « Muslim Wittaya School » de Phuket.

En ce qui concerne les groupes islamiques qui se sont produits durant le festival, ils n’ont aucun lien avec le sud de la Thaïlande, mais plutôt avec la Malaisie. Par exemple, les filles « nasyid » (une chanson  traditionnelle islamique) ou les garçons au « kompang » (un petit tambour) d’Islam Phattanah sont originaires de la « branche thaïe des Mawaddah de Malaisie ». Cette dernière provient de Rufaqa, la corporation réformée et reconstituée du groupe Al-Arqam qui avait été auparavant banni par le gouvernement malais.

Le festival a reçu une aide comprise entre cinq et six millions de bahts de la part du gouvernement provincial de Phuket, que le directeur exécutif, Khun Anchalee, a accompagné d’une mission de coordination des objectifs du festival : aider Kamala à se reconstruire, se tourner vers le marché du tourisme moyen-oriental et montrer au monde que les Thaïs musulmans peuvent vivre en paix avec les Thaïs bouddhistes et toutes les autres nationalités.

Le Halal Food Festival devait relever le défi de la nourriture. « Les touristes du Moyen-Orient émettent des doutes sur le caractère halal de la nourriture de Phuket, se demandant si elle est halal ou bien « mashbooh » (incertaine) », explique Khun Charoen. Le Centre scientifique halal de Chulalongkorn a été appelé à l’aide pour former les fournisseurs. Si les Arabes seraient sans doute satisfaits, d’autres touristes musulmans les Malaisiens et les Indonésiens pouvaient également faire confiance aux standards halal de Phuket.

L’organisation de ce festival charrie d’autres enjeux au-delà des justifications avouées. Le festival a été inauguré par le Conseiller privé général Surayud Chulanont. Organisé grâce aux rouages du gouvernement provincial du parti démocrate, le festival a été une vitrine pour les leaders démocrates incluant l’ex-premier ministre de Thaïlande et  Khun Suthep Tuaksubhand, secrétaire général du parti démocrate et député de Suratthani à l’intention du public majoritairement musulman venant du sud du pays.

Venu de Trang, le leader démocrate vétéran de Leekpai est considéré comme « l’idole politique des gens du sud ». S’exprimant au cours du festival, Leekpai était critique envers la politique de Thaksin qui a conduit selon lui à détériorer les relations entre les musulmans et les bouddhistes dans le sud. Il mentionna par exemple avoir visité un wat à Kelantan où des Thaïs bouddhistes lui expliquaient qu’ils n’avaient aucun problème avec les Malais musulmans en Malaisie. Cette parole s’adressait ici bien aux musulmans locaux et non aux touristes du Moyen-Orient.

Les Thaïs musulmans de Phuket sont confrontés à des questions d’identité en tant que minorité au sein d’une nation à majorité bouddhiste et en tant que locuteurs du thaï dans une région où la plupart des musulmans parlent l’indonésien ou le malais et enfin en tant que musulmans de plus en plus engagés dans l’industrie du tourisme de plage.

Ceux qui vivent confortablement à Kemala ou bien les touristes des plages ne peuvent que compatir devant cette opposition de forces morales, d’abord la tendance à l’arabisation et à la conformité conservatrice qui balaye actuellement le monde islamique et ensuite l’influence libérale et moderne de l’industrie « décadente » du tourisme.

Le programme du Festival « Halal Food, Hilal Town » (en arabe, « Makolat Al-Halal, Madinah Al-Hilal », ce dernier terme pouvant être traduit par « la ville croissant ») a permis aux musulmans de Kamala et au gouvernement provincial d’imaginer Kamala en tant que zone dévolue à la nourriture halal et aux touristes musulmans. Il est difficile d’envisager une alternative à une économie dépendante du tourisme, mais on peut toujours trouver un autre type de touriste hédoniste se substituant à la vie nocturne de Patong, même si cette possibilité semble très isolée pour le moment.